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Allocution de M. Hubert HAENEL lors de la remise de la Croix de Commandeur de l’Ordre du Mérite de la République fédérale d’Allemagne - Jeudi 5 juin 2008
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Monsieur l’Ambassadeur, Excellence,
Lorsque vous m’avez annoncé que le Président de la République fédérale d’Allemagne, M. Horst KOHLER, m’avait conféré la Croix de Commandeur du Mérite de la République fédérale d’Allemagne, ma surprise fut grande. Je me demandais aussitôt en moi-même quelle en était la raison. Qui avait pensé à moi pour cet honneur ? Par quel miracle de la Providence cette haute distinction m’était-elle décernée ?
Certes, c’est au président de la Commission des Affaires Européennes du Sénat, membre de la Première Convention présidée par Roman HERZOG, puis membre de la Convention chargée d’élaborer le traité constitutionnel que cette croix est remise. Mais pour moi, plus profondément, celui qui la reçoit est l’Alsacien-Mosellan, né en 1942 de parents germanophones nés allemands avant 1918, eux-mêmes nés de parents nés allemands après 1878. Un grand-père et une grand-mère ne s’exprimant qu’en allemand ou en dialecte, titulaires de l’Abitur.
Chacun aura compris que l’amitié franco-allemande est pour moi beaucoup plus qu’une belle idée, et qu’elle touche à mon identité personnelle et familiale et aux raisons les plus profondes de mon engagement politique.
Mais j’ai déjà trop parlé de ma propre histoire, comme si la relation franco-allemande n’était importante que pour nous autres les Rhénans, pour qui elle relève d’un vécu presque quotidien.
La relation franco-allemande est bien autre chose qu’un voisinage retrouvé, son enjeu dépasse même les deux peuples concernés.
C’est au fond l’affirmation d’une identité européenne qui est en jeu.
Car nos deux pays constituent le point de rencontre d’un grand nombre d’aspects différents, voire opposés, de l’identité européenne. Du côté de la France, les dimensions atlantique et méditerranéenne, l’influence latine et catholique, la tradition de l’État-nation centralisé ; du côté de l’Allemagne, le rayonnement au Nord et à l’Est, l’influence du protestantisme, le fédéralisme associé à une forte unité culturelle, la tradition du « capitalisme rhénan ». L’ensemble franco-allemand - on pourrait dire en terme cinématographique le « fondu enchaîné » franco-allemand - est ouvert sur tous les espaces maritimes européens, il touche à toutes les aires culturelles et linguistiques de l’Europe.
Ainsi un rapprochement des deux pays prend naturellement une dimension qui les dépasse, car il n’est possible que sur la base d’une synthèse de la diversité européenne.
C’est pourquoi, lorsque la relation franco-allemande s’intensifie, l’identité européenne se renforce, alors que dans le cas contraire, elle risque de se diluer.
Monsieur le Président Jacques Delors, pendant 10 ans vous avez été un bâtisseur d’Europe, un fondateur d’Europe parce que vous avez été le lien entre l’Allemagne et la France à travers la relation du Chancelier Helmut Kohl et du Président François Mitterrand.
Dans son dernier livre intitulé Achever Clausewitz, le philosophe René Girard montre à quel point l’histoire des relations franco-allemandes depuis le XVIIIe siècle est révélatrice de ce qui meut les hommes et les sociétés humaines.
Pendant deux siècles, nos deux nations ont été, tour à tour, l’une pour l’autre, le rival à la fois détesté et envié, le modèle et l’obstacle ; et de cette rivalité mimétique sont nées les pires violences de l’Histoire, provoquant l’autodestruction de l’Europe.
Nous ne dépasserons complètement cette époque qu’en assumant, cette fois pour le bien, l’exemplarité qu’elle nous confère. Nous avons une responsabilité commune, qui va au delà (d’être capables) de la capacité de surmonter ensemble ce passé. Vous êtes un modèle, un exemple à suivre Cher Monsieur Finkbeiner, Cher Heiner.
En réalité, il y a deux suites possibles à la réconciliation franco allemande, désormais acquise.
Est-ce que nous irons paisiblement vers une indifférence réciproque, comme l’évolution culturelle tend à le suggérer, vers un bon voisinage où l’on ne s’intéresse guère au voisin ? Est ce que chacun cultivera son propre jardin dans une Europe devenue une des banlieues cossues de la planète, et non plus un acteur de l’Histoire ?
Ou bien au contraire l’Allemagne et la France choisiront elles la voie de relations plus étroites, essayeront elles ensemble de montrer le chemin, d’être le moteur d’une Europe rayonnant par la force de l’exemple ?
La première issue, je le reconnais, peut paraître plus probable que la seconde. Mais pour ma part, reprenant une formule du Général de Gaulle, je ne me lasserai pas « de scruter la lueur de l’espérance ».